Le neutre dans la fiction

Sommaire de l’article :

NB : Cet article a été réalisé à partir de retranscriptions d’interviews orales exclusives.

Mon premier texte en écriture neutre doit dater de 2018. C’était une période de ma vie où je commençais à m’éveiller à la fois aux féminismes et aux revendications LGBT+, mais où mes considérations sur ses questions demeuraient encore grandement extérieures : je n’avais pas encore compris à quel point tout ceci me concernait de près. Je me réjouissais seulement du thème donné aux intergalactiques (Salon de SF lyonnais) cette année là : Féminisme et science fiction. Avec mon asso de l’époque (la Fabrique du Subréel) nous avions donc organisé un atelier sur ce thème, et puisque mes collègues (deux mecs) avaient peur de ne pas être à la hauteur du sujet, nous avons choisi une marraine militante pour cette édition : Chloe Richard, linguiste, qui a donné une direction toute particulière à notre atelier. En plus du genre littéraire science-fictif, en plus de la dimension féministe, nous avons ajouté la contrainte de la langue.

Nous voulions que les participant·es inventent des façons de la dégenrer, ou du moins, de se départir de la triste règle du « masculin l’importe sur le féminin ».

Ma nouvelle s’appelait « Troncature », et elle était grammaticalement radicale (et littérairement très médiocre, mais c’est une autre affaire) : à la fois inspirée de l’espagnol, où les pronoms personnels sujets ne sont pas utilisés puisque la conjugaison suffit à déterminer le sujet, et de l’idée que les mots sont dérivés d’un radical, avec un suffixe qui donnera la nature du mot (verbe, adverbe, nom ou adjectif), j’ai décidé de supprimer les pronoms et de ne garder que le radical des adjectifs et de mettre un suffixe neutre en « -aire » (ou en « -iste » si le mot en « -aire » existait déjà avec un autre sens) à la fin des noms de métier (genrés).

Ai gagné lo droit de m’autodéfinir : IA féministe, robot militane, inventiste do mots, autaire du traité universel do respect de lo dignité grammaticale, manifestaire égalitariste.
[Avec mo amy Lou,] étions d’accord sur l’essentiell : féminiser les noms de métier rend certes les femmes plus visibles, mais les distingue surtout. Avoir deux mots différents pour désigner u même métier implique que lo travail d’UN homme, ce n’est pas tou à fait lo travail d’UNE femme. Et à partir de là, qu’est-ce qui empêche l’UN d’être mieux payé que l’UNE ? Ou réciproquement, d’ailleurs, revient al même.
[Court extrait remanié de la nouvelle « Troncature »]

Une chose qui dont je me souviens, en dehors de l’atelier en lui-même, c’est d’une intervention lors de la session de restitution-débat qui réunissait une quinzaine de personnes qui disait en substance : « En vrai moi, les discussions théorique sur ce que pourrait être la grammaire, ça ne m’intéresse pas. Je suis non-binaire et ce que je veux en premier c’est trouver des mots pour parler de moi. Quelque chose de réel. »

Je me souviens que je me sentais un peu bête, avec mon texte cousu d’une langue que personne ne parlerait jamais, et je le savais en l’écrivant : en français, la conjugaison ne suffit pas à distinguer la 1ere de la 2e personne (on dis « je pensais » et « tu pensais » avec la même terminaison) ni la 1ere de la 3e (« je pense » et « iel pense »).

Et cependant je sentais confusément (sans savoir l’expliquer, ni oser le dire en tant que personne « pas concernée »), je sentais que je n’étais pas d’accord.

J’avais besoin d’explorer par ce prisme de la fiction (et même de la science-fiction/imaginaire), de me déconnecter du réel, d’oser le n’importe quoi avant et de parvenir à me poser les questions pour moi-même. Il fallait désacraliser à la fois la langue et les idées.

La SF, c’est là que je me sens bien, alors forcément : c’est aussi là que je me construis.

C’est dans ce même contexte des intergalactiques (quoique l’année d’après) que j’ai entendu Ketty Steward parler en off d’une prestation de féminisation du langage vue à la gaité lyrique et de son envie d’écrire une nouvelle sur cette base.

Et puis, il y a peu, est sorti cet article de Cheek magazine intitulé « La traduction anglais-français permet-elle de se libérer des stéréotypes de genre ? » qui donnait la parole à des traductaires ayant dû trouver un moyen de retranscrire le pronom neutre « they ». Le tout était vraiment intéressant, mais, et je l’ai réalisé en en parlant avec Zeph : aussi limité dans la perspective. Car les traductaires faisant bien leur métier ne peuvent avoir qu’une seule considération : la fidélité à la VO.

Ce que j’aurais voulu, c’est que l’on donne aussi la parole aux personnes qui ont une vraie intention derrière leur emploi du neutre : qu’elle soit personnelle (pour parler mieux de soi), politique (féministe ou queer) ou juste esthétique (car cela compte aussi).

J’aurais aimé qu’on parle de l’usage du neutre en français, en insistant pour dire que cela n’est pas qu’un import de l’anglais, qu’on interroge peut-être um linguiste non-binaire travaillant sur ces questions.

J’ai pensé alors que j’étais en capacité d’écrire moi-même pareil article : non seulement j’ai un blog, mais j’ai une pratique de plus en plus grande du neutre dans mes nouvelles.

Je me rappelle, après ce premier essai aux intergalactiques, de la première nouvelle dans laquelle j’ai eu cette pensée consciente de ne pas vouloir genrer mon personnage dès la première phrase : elle s’appelle « Agrume » et elle vient de paraitre dans la revue Galaxie (le numéro sur le genre et la sexualité en SF). Face à ma feuille blanche, je ne voulais pas dire directement ni « je suis suspendu… » ni « je suis suspendue… » ni même « je suis suspendu·e… ». Alors j’ai écrit :

Nos corps en boite, suspendus dans l’espace moite entre les machines.
[Agrume in Galaxie n°69, Eva D Serves]

Cette première nouvelle (écrite en 2019) n’est pas totalement neutre. Elle ne le reste que quelques paragraphes avant que n’arrive un premier adjectif à accorder que je n’ai pas su éviter, pas encore.

Mais la maitrise venant avec la pratique, ce moment de devoir renoncer au neutre grammatical a reculé de plus en plus, au point qu’il m’est maintenant presque facile d’écrire de cette façon.

Dans les trois dernières nouvelle que j’ai écrite, je ne genre jamais mon personnage central.

Hasard du calendrier, c’est alors que je réfléchissais à la possibilité d’écrire un article sur le genre en fiction que j’ai lu le dernier roman de luvan, Agrapha, qui met en scène des sanctimoniales du Xe, qui parle un latin plein d’emprunts germaniques et celtes, avec des mots neutres (puisque si le neutre a disparu du français, il existait bel et bien en latin).

luvan : Agrapha [est] un roman historique immersif qui part de la traduction d’un manuscrit. […] J’ai reconstitué une langue de traduction un peu fictive, qui n’est pas totalement du français. J’essaie de respecter […] le langage de l’époque, tel qu’on peut le reconstituer […] En particulier […] je réintroduis le neutre latin (et le neutre germanique, qui est lui-même importé du latin). Je prétends que c’est à des fins de traduction (et ça l’est, dans un sens), je prétends que ça s’abstrait totalement de la réflexion des linguistes sur le genre, mais bien entendu le but de cette démonstration est politique.
Par ailleurs [dans] mon prochain roman de fantasy qui va être publié en 2022 […] c’est le féminin qui l’emporte, tout simplement.

Je savais aussi que Ketty Steward avait finalement écrit sa nouvelle aux mots entièrement féminisés : « Lozapéridole 50mg comprimée pelliculée » paru dans le recueil « Sauve qui peut, demain la santé » chez la Volte.

Ketty : Pour « Lozaperidole 50mg » l’idée ça a été vraiment d’explorer, pas le féminin, mais un neutre qui serait féminin. Notre neutre (soi-disant neutre) est du « neutre masculin ». Dans ce texte, et avec l’utilisation de la française, c’est du neutre qui est par défaut féminin.

J’ai voulu aussi inviter Kalo B, qui a publié plusieurs nouvelles dont plusieurs expérimentent des formes de neutre et que j’ai fait venir en particulier pour sa nouvelle « Les adelphes » parue dans le recueil « Créatures de l’espace » chez Livresque édition.

Kalo : « les Adelphes » est un texte de science-fiction ou y’a une espèce extraterrestre dans laquelle le genre n’existe pas, et où j’ai fait des accords neutres pour cette espèce en particulier. […] J’avais également écrit avant pour YBY une nouvelle [Panthère et Paillettes] dont le personnage principal est non-binaire, que j’ai pas genré de toute la nouvelle. Et j’ai écrit au moins deux autres nouvelles, où tous les personnages sont genrés au féminin sans qu’il y ait d’explication.

Et Lati Babeni qui utilise le neutre grammatical dans sa nouvelle « Les bijoux d’Ima » (Faux semblant chez Yby)

Lati : J’ai écris il y a un peu plus d’un an la nouvelle les Bijoux d’Ima, publiée chez YBY dans son recueil de nouvelles Faux Semblants. La nouvelle met en scène un personnage neutre/non-genré.

Et bien sûr Zeph, qui m’a donné l’idée de cet article et qui utilise notamment le pronom iel et des accords alternés pour sa nouvelle « colporteurs de mort ».

Zeph : Toute la question du neutre dans la langue me touche à la fois très personnellement (puisque je me genre au neutre, puisque j’essaie aussi de dégenrer la langue quand je parle de groupe, ce genre de choses) et à la fois ça me touche dans mes textes puisque j’ai au moins deux nouvelles qui prennent le neutre chacune d’une façon différente, et parce que dans mon prochain roman les trois personnages principaux utilisent le neutre sur différents aspects, de différentes façons.

En en parlant autour de moi, deux personnes (Chloe Richard et Kalo B) m’ont donné simultanément le contact d’Alpheratz, linguiste et autaire du roman « Requiem« .

Alpheratz : Dans mon roman Requiem, je me suis longtemps tapé la tête contre les murs avec le français standard, et donc j’ai cru inventer le pronom de genre neutre al (j’ai inventé ses dérivés mais en fait le pronom de genre neutre al existait déjà en ancien français. C’était une variation dialectale de el, avec ol). Du coup ça m’a permis de m’exprimer de façon plus épanouie qu’en français standard.
Et puis j’ai écris la grammaire du français inclusif qui essaie de rassembler l’ensemble des propositions en français inclusif. Cela va de la double flexion, partielle, totale, qu’on connait bien avec le point médian, aux expérimentations en genre neutre. 

Voilà donc mes invitæs de marque pour ce premier article collaboratif sur mon blog (par ordre alphabétique) : Alpheratz, Kalo B, Ketty Steward, Lati Babeni, luvan, Zeph.

Spécificités du français

Bien sur il n’est pas question de dénigrer la traduction, qui a énormément à nous apporter : soit que comme moi les langues étrangères nous inspirent quelques idées (supprimer purement et simplement les pronoms comme en espagnol), soit que l’on conçoit notre texte comme une traduction fictive d’une langue passée…

luvan (au sujet d’Agrapha) : Je me suis concentrée sur la partie historique. Je ne suis pas allée très loin dans le neutre, même si c’est très politique comme démonstration : « si on voulait juste se mettre dans la pensée de ces personnes, les arbres étaient au féminin, et ce n’était pas anecdotique. Ces personnes avaient un imaginaire mental qui se développait autour d’arbres féminin. »
[C’est important pour moi, je m’en suis rendue compte] au moment où j’ai appris l’allemand. D’un seul coup il y a UN lune et UNE soleil, […] Je devais revoir complétement ma façon d’imaginer ces entités.

…présente….

luvan (au sujet de son prochain roman, TysT) : le féminin l’emporte […] et je l’explique pas. A priori, si on me pose la question, une des explications, réelle – enfin fictionnelle – c’est que le manuscrit est « écrit » en Breton et en Breton le pluriel est dégenré : ce n’est ni le féminin ni le masculin qui l’emporte. C’est un pluriel qui vaut pour les deux genres de mots et de personnes.

… ou future.

Kalo (au sujet de sa nouvelle « les Adpelphes ») : La langue que parle mes personnages, c’est quelque chose que je prends toujours en considération. Je me pose toujours la question : « Est-ce que mes personnages parlent français ? Donc ce qu’ils disent : est-ce que c’est vraiment ce qu’ils disent, ou est-ce que c’est une traduction de ce qu’ils disent ? »
Et là en fait, sur toute la nouvelle, je considère que c’est une traduction de ce qu’ils disent puisqu’ils parlent pas le français d’aujourd’hui.

Au fil de nos échanges, nous sommes remonté·es jusqu’à l’indo-européen :

Alpheratz (en réponse à luvan) : L’indo-européen est une langue que les linguistes ont reconstituée à partir de comparaison entre les langues et qui serait la langue originaire pour un ensemble de langues qui couvrent un vaste territoire d’Europe et d’Asie. On ne sait pas si elle a jamais été parlée, on n’a pas d’attestation, donc effectivement y’a un coté un peu de science-fiction là aussi.
Mais c’est toujours intéressant d’aller voir ce qui se faisait dans le passé ou ce qu’on pense qu’al s’y passait.
[On pense qu’en indo-européen al y avait] d’un coté les animæs, qui sont représentæs par le genre masculin, et les inanimæs, qui sont représentæs par le neutre. On retrouve cela beaucoup en grec, en latin, etc, (Par exemple « templum », le temple, c’est du neutre). Bon alors en latin par contre y’a quand même du féminin. Mais en anatolien et en hittite l’existence du féminin est controversée. On n’a pas de trace de féminin dans ces langues.

… et on a imaginé jusqu’aux futurs improbables :

luvan : Il y a quelque chose de l’ordre de la puissance du langage. Je pense qu’en science-fiction, on pourrait s’amuser à imaginer beaucoup plus d’autres langages. Plutôt que d’inventer, par exemple, le langage des vulcains, ce serait intéressant d’inventer notre traduction du langage des vulcains. Donc pourquoi pas imaginer une société sans genre [et] rendre accessible, pour les lectrices et les lecteurs francophones, un langage qui rendrait cette société non-genrée.

Reste que, comme je l’ai dit en préambule, la traduction (toute réjouissante qu’elle puisse être), ne permet d’aborder qu’une partie limitée de la question du neutre en français. Car si le fait de devoir traduire de l’anglais le pronom neutre « they » peut effectivement être une porte d’entrée vers une réflexion sur le genre grammatical pour des traductaires a priori pas documenté·es sur ces questions, la fidélité exigée à l’originale peut au contraire être un frein aux élans de dégenrage de la langue (nous en avons discuté avec Alpheratz et luvan qui ont une activité de traduction) :

Alpheratz : Al ne faut pas oublier que c’est une œuvre de l’esprit que nous traduisons, et que y’a un choix de l’autaire au départ, qui est d’utiliser [certains mots] spécifiquement. Donc on va pas mettre de l’égalité là où l’œuvre que nous traduisons n’en souhaite pas. C’est ça être traductaire : c’est être au service de l’œuvre et non au service de notre cause.

Parfois, traduire c’est se limiter à quelques compromis

luvan : Je suis aussi traductrice (je traduis de l’anglais). Pour tous ces personnages qui n’existent pas vraiment (l’infirmière, le policier, etc…), qui semblent neutres en anglais mais dont tu ne connais pas le genre, ça m’arrive très fréquemment de volontairement alterner. Je fais une liste, et puis je décide que « the secretary » c’est « il », donc je vais mettre « LE secrétaire ». Ensuite, il ya « a nurse » donc ça va être « UNE infirmière », « a journalist », « UN journaliste ». J’alterne pour assurer la parité. Je m’amuse.

Voir même renoncer totalement à la question du neutre :

Alpheratz : Y’a deux conditions d’énonciation qui font que je n’utiliserais pas du tout le neutre. Y’en a une dans ma vie : c’est dans l’intimité sexuelle. Voilà, ça sort pas. Et y’a en traduction. Puisque […] en traduction (notamment en traduction audiovisuelle qui est mon milieu) on est jugæs sur notre capacité à reproduire des normes. Donc si je ne reproduis pas des normes je suis concidéræ comme mauvaix traductaire. Et donc dans cette activité professionnelle spécifique je n’emploie pas le neutre.

Ce dont je voulais parler ici, c’est aussi les spécificités du français, parce que c’est ma langue et que j’ai envie de jouer avec elle.

Je pense par exemple à la traduction qui a été fait du roman « Trop semblable à l’éclair » d’Ada Palmer (premier tome d’une série dont je n’ai lu que le tome 1, c’est à dire pas assez pour le chroniquer, mais suffisamment pour avoir pu observer les choix de pronom) : le pronom neutre anglais « they » a été retranscrit grâce au pronom neutre (mais indéterminé) « on ».

L’idée, c’était de ne pas employer des néopronoms tels que « iel » puisque toute l’intrigue se déroule dans un futur entièrement inspiré des lumières et qui se moque bien de notre époque présente (et des pronoms qu’on a pu démocratiser). Et pour vrai : l’explication se tient.

Sauf qu’en français, « on » n’est pas qu’un pronom neutre qui se conjugue comme une troisième personne du singulier : c’est aussi un pronom indéterminé qui peut être utilisé en remplacement de n’importe quel autre pronom :

  • Le « il(s)/elle(s) » indéterminé (comme, certes, le « they » anglais) : « On m’a envoyé une lettre »
  • Le « nous », avec un ton plus familier : « On y va ? »
  • Le « je », par exemple pour renforcer un sentiment (qui passera pour une conséquence logique que n’importe qui aurait pu ressentir aussi) : « Encore une journée de merde. On est content ! ><« 
  • Le « tu/vous » avec introduction d’un décalage pour rendre par exemple une certaine lassitude « Et voilà, on remet ça… »

Le pronom « on » est donc incroyablement riche et il me parait fort improbable que toute cette richesse disparaisse pour ne garder qu’un seul usage : celui d’un pronom personnel sujet définit à la troisième personne du singulier (ce d’autant moins que d’autres options de pronoms existent déjà pour cet emploi).

A mon sens, rendre le neutre par le biais du pronom « on » n’est pas une mauvaise idée en soi, mais tout l’intérêt d’un tel choix aurait été à mon sens d’exploiter toute l’ambiguïté potentiellement introduite par ce dernier : que les personnages et la narration jouent sur le fait qu’on ne sache pas vraiment, dans la phrase « Truc vient de se lever, on est en retard », qui désigne le « on » : Truc ? Le groupe qui dépendait de Truc ? Un peu tout le monde ? Quelqu’un mais on ne sait pas qui ?

Seulement, pour mettre en place un tel jeu, il aurait fallut qu’il ait été pensé dès la création, car cela aurait eut un impact sur la création des phrases, et peut-être même sur l’intrigue.

J’ajoute qu’en ce qui concerne le neutre grammatical, qui a la particularité d’être « invisible » (sans néopronoms, ni néologismes, ni accords « non-grammaticaux »), c’est un choix qui n’est pas forcément applicable à la traduction puisqu’il implique de trouver des tournures particulières qui risqueraient de trop s’éloigner de la formulation originale (ce bien que ce ne soit pas tout à fait impossible puisque Marguerite Capelle l’a fait dans sa traduction de « Eau douce » d’Akwaeke Emezi par exemple)

Lati (au sujet de sa nouvelle « Les bijoux d’Ima ») : Parfois il faut raccourcir les phrases, parfois les allonger et… parfois se résigner. Les répétitions et autres « défauts » deviennent inévitables alors il faut trouver le moyen de les rendre « poétique », ce qui donne un rythme particulier au texte mais […] reste satisfaisant dans sa façon de s’éloigner d’une forme classique. Le but n’est plus d’éviter l’inévitable mais de le tordre à notre convenance. 

Au final, s’il est vrai que certaines choses sont difficiles à traduire vers le français, la réciproque est vraie aussi : il y a certaines choses qui marchent mieux en français, parce qu’elles ont été conçues pour marcher en français.

luvan : Je suis tombée récemment sur une histoire policière qui se passe dans le milieu MLF des années 70-80 : « Mersonne ne m’aime ». C’est très drôle [Et notamment] pour lutter contre le patriarcat, les autrices remplacent par « mer » tout ce qui commence par « per ». [la « perception » devient la « merception »]. Et c’est à hurler de rire. Un type finit par se suicider parce qu’il en a marre de ces féministes. C’est un très méchant policier. Juste avant de se passer le nœud autour du cou, il dit « Mersonne ne m’aime ! ».
En allemand ça a été traduit par « Keinefrau mag mich » « Aucune femme ne m’aime », parce que c’était impossible de rendre le jeu.

Extrait partagé par luvan (où ce qui commence par « con » est également remplacé par « vit ») :

Jean Bencau était merplexe. Il se prit à rêver méronelles, vitcubinage, société de vitsommation, merversions, mermutations, merforations, mériscope et mérigrinations.
[« Mersonne ne m’aime », Mireille Cardot et Nicole-Lise Bernheim]

Il y a aussi l’émerveillement qu’on peut avoir à redécouvrir sa propre langue, mais juste un peu changée.

Ketty : [En] Avril 2019 j’ai été invitée à participer à « Grrrls Tech Zine Fair » […] dans le cadre de « Computer Grrrls » à la Gaitée Lyrique. C’était une espèce de mini-salon autour du thème de technologie et filles. […] Et pour clôturer cette journée, y’avait une performance de Roberte La Rousse (donc Anne [Laforet] et Cecile [Babiole]) qui ont fait « Wikifémia« .

Et donc dans la salle de spectacle, […] j’étais à côté de Sabrina [Calvo], et […] on a vécu la même chose : C’est-à-dire qu’on est là, et qu’on nous prévient que ça va être fait en française, donc avec le féminin par défaut. Et quand l’équivalent féminin du mot n’existe pas, c’est le nom masculin avec l’article féminin. Voilà, on a les règles. Donc on se sent armées. Et on écoute le discours se faire, et on est concentrées parce qu’on a les règles. Il faut décrypter. Et puis un moment tu te dis « mais en fait, j’ai pas besoin de me concentrer, je comprends tout. » Donc tu lâches, et là ça va beaucoup mieux : tu comprends absolument tout […]. Y’a juste ce décalage extrêmement poétique et puis cette chose un peu gênante de se rendre compte que certains mots sont tout de suite plus péjoratifs quand ils sont au féminin, que toutes les valeurs négatives et de faiblesse et de manque c’est sur le féminin, et que le verbe entier est masculin : qu’il faut enlever pour arriver au féminin. Et ça fait des textes à la fois intelligible et dérangeant parce que c’est comme une langue étrangère, qui est là juste à côté, qu’on connait mais qu’on connait pas ! Donc un vertige. Un vrai vertige. Et de se dire « mais qu’est-ce que c’est que notre langue quoi ? Mais qu’est-ce que c’est ? »

[…] Quand on en a rediscuté avec Sabrina, je crois qu’on a parlé en même temps, on a dit « il faut absolument que j’écrive un texte en utilisant cette langue. » C’était une évidence. Parce que ce vertige-là, j’ai envie de le partager. 

Les mots ont des connotations, qui sont parfois aussi importantes que la définition formelle, et cette connotation est fortement influencée par le genre du mot en question : c’est quelque chose qui est particulièrement visible avec les noms d’animaux, « un chien », c’est un canidé, « une chienne », c’est une insulte. Alors jouer avec le genre de la langue, c’est aussi jouer avec ce qui va émaner du texte au final. Un jeu qui, au final, est le propre de l’écriture :

Ketty : Moi ça m’arrive de laisser tomber un mot qui était parfait pour dire tout ce que j’avais envie de dire (donc parfait en terme de sens) mais qui sonne moins bien que le synonyme un peu moins puissant, parce que c’est plus joli.

Alpheratz : Qu’est-ce qu’un mot en fait ? Un mot c’est une chose qui est là pour représenter autre chose, qui n’est pas lui-même. Donc al y aura toujours cet écart entre ce qu’on veut représenter et le mot, quelqu’il soit. Aucun mot (quand bien même il serait neutre, je crois) ne sera satisfaisant, puisqu’il ne sera jamais la chose qu’on cherche à représenter, mais encore autre chose, un signe.

Et cela : c’est uniquement en jouant avec les accords masculins vs féminins. Mais pour ce qui est de l’invention/utilisation d’un neutre, il y a beaucoup de manières de faire, qui peuvent exploiter notamment la prononciation spécifiques de nos terminaisons francophones.

Kalo (au sujet de sa nouvelle « les Adelphes ») : Les symboles que j’ai utilisés c’est donc le eszett ß qui est une lettre allemande, et le Þorn Þ qui est une rune. 

Par exemple [pour le mot] « déserteuß » l’idée était de trouver une prononciation qui soit intermédiaire entre « déserteur » et « déserteuse ». J’ai essayé d’imaginer dans ma tête comment ça sonnerait : une prononciation qui fasse naturelle mais de manière intermédiaire, qui soit pas « déserteureuse », mais plutôt quelque chose comme « déserteuss ». […] J’avais pensé à un moment écrire peut-être avec deux s, une terminaison en « -teuss ». Et puis après je me suis dit « deux s en allemand y’a un signe pour ça : c’est le eszett ß ».

[Pour] « soldat/soldate », pareil : j’ai essayé de trouver quelque chose d’intermédiaire, « soldade ? », quelque chose qui soit un peu entre le t, le d. Et là par contre, j’ai cherché beaucoup plus longtemps. [Je] suis allæ sur mon traitement de texte, j’ai ouvert les caractères spéciaux, et je suis allæ chercher dans google les différents caractères.  [C’est ainsi que j’ai trouvé] ce rune : Þorn, qui apparemment se prononce comme le th anglais. Et j’étais « ouais allez c’est pas mal ! On est sur une sonorité qui a l’air de ressembler à peu près. En plus [visuellement] on dirait un genre de t croisé avec un d. […] Allez on part là-dessus ! »

Tableau de travail de Kalo :

Francais

Neutre des « altres »

Pluriel

Prononciation

  • Il/elle
  • Lui/elle
  • La/le
  • Un/une
  • Son/sa
  • quel/quelle
  • terminaison en -é/ée
  • terminaison -t/-te
  • terminaison -r/-se
  • terminaison -n/-nne
  • autres terminaisons dont le féminin en « -e » n’est pas audible à l’oral (ex : meilleure, seule, etc.)
  • al
  • al
  • Um
  • San
  • quæl
  • -æ (ex : douæ)
  • -Þ (ex : soldaÞ)
  • -ß (ex : deserteuß)
  • -m (ex : citoyem)
  • comme au féminin
  • als
  • als
  • les
  • des
  • Ses
  • quæls
  • -æs (ex : douæs)
  • -Þs (ex : soldaÞs)
  • -ß (ex : deserteuß)
  • -ms (ex : citoyems)
  • comme au féminin
  • al
  • al
  • ûme
  • sans
  • quêl
  • -d’ (ex : soldad’)
  • -ss (ex : deserteuss)
  • -ême (ex : citoyême)
  • comme au féminin

Toujours sur la prononciation orale, c’est quelque chose qui se révèle d’autant plus important quand, comme Alpheratz, on n’utilise pas seulement le neutre dans le cadre d’une oeuvre de fiction, mais aussi dans la vie de tous les jours : il faut que les mots que l’on propose soient prononçables :

Alpheratz : Un changement possible, qui correspondrait à privilégier une prononciation du neutre, serait l’alternative « citoyem » pour remplacer « citoyenx » où l’on n’entend pas le x. [Par contre] je prononce bien le x et le z dans le cas où les mots finissent « -f/ve » car les consonnes finales sont des fricatives qui rappellent le « s » contenu dans « x » et « z » et la prononciation, dans ce cas, est plus proche de ce qui existe déjà, ce qui ne crée pas une rupture de l’interaction verbale « qu’est-ce que tu viens de dire ? »

Réaction à la norme masculine

Au début de l’écriture de cet article, je voulais me concentrer sur des initiatives de neutre en français, en laissant de coté les démarches de féminisation. Ol y avait dans mon esprit une forme d’opposition : puisque j’avais l’habitude, enfant, d’utiliser le masculin pour un neutre, le fait de reconnaitre la forme féminine me forçait à me placer en tant que personne genrée. Je suis toujours nostalgique de l’époque où je pouvais dire « je suis auteur », sans que cela sonne comme « je suis un homme qui écrit ». Je ne veux ni être un homme qui écrit (auteur), ni une femme qui écrit (autrice), ni une personne non-binaire qui écrit (auteurice ou autaire). Je veux écrire. Point.

Au premier regard, ol m’apparaissait donc que féminiser le langage, quelque part, c’était renoncer au neutre.

Mais en vérité cette opposition n’est qu’une apparence.

luvan : J’ai essayé de travaillé sur la féminisation. Je ne suis pas sûre que c’est une étape intéressante, mais c’est une étape qui me rend curieuse (est-ce que c’est une étape ? Je n’en sais rien). Comme le genre féminin a été invisible pendant hyper longtemps, je trouve ça hyper jouissif de le rendre over-visible. Mais je me rends compte que ce n’est pas un but ultime. Le but serait effectivement la neutralité.

Parce que ce que nous prenons pour du neutre n’est que du masculin dissimulé :

HOMME : Il est marrant ce mot. Il doit vouloir dire à la fois l’humanité toute entière… et un sous-groupe de la population qui correspond au mieux à 50% des êtres humains, au pire à un groupe restreint de quelques élus qui se targuent d’être des Vrais-Hommes-Virils. Comme j’y pense, ce n’est pas un hasard que le mot soit le même. Les Vrai-Hommes-Virils se considérant comme le neutre de l’humanité par rapport à laquelle les autres se définissent. L’homme est la norme de l’Homme, quelque part. Comme d’habitude, tout est affaire de définition, et je pourrais indifféremment choisir de dire que je suis, ou que je ne suis pas, un Homme. Au fond qu’importe.
[Extrait du dictionnaire de Rosa en insert dans mon roman « A/senseur », écrit entre 2017 et 2020]

On ne parle pas de masculin hégémonique pour rien : « l’homme » détermine tout. Que ce soit dans la vie de tous les jours :

Ketty (au sujet de sa nouvelle « Lozapéridole 50mg ») : Ca fait longtemps que je suis fascinée par les notices. En fait je suis fascinée par toutes ces choses qui nous sont adressées comme ça, de manière large « C’est pour toi. Je ne te connais pas mais c’est pour toi. » Comme les annonces dans le métro, tout ce genre de communication un peu invisible et en même temps qui est adressé. Sur un médicament c’est quand même ta vie, ta santé, c’est pas rien. J’ai utilisé cette notice pour avoir des thèmes qui sont les thèmes du texte. Donc le moment où j’explique la française et la place de l’homme dans les essais médicamenteux (le fait que tout est fait pour eux, pour les protéger eux, et que malgré l’utilisation d’une langue différente tout ça n’a pas été modifié), je le fais dans la partie où il est question de risque pour la grossesse et l’allaitement. Tu sens que c’est la partie qui a été ajoutée parce qu’il fallait bien prendre en compte « les nanas ». Tout le reste est neutre, c’est-à-dire masculin.

Zeph : C’est intéressant de l’avoir fait spécifiquement avec des notices de médicament parce que […] c’est flagrant à quel point ça concerne les hommes et à quel point c’est eux qui sont au centre. J’veux dire : j’ai lu une notice, y’a pas plus tard que 15 jours, sur un antidépresseur qui provoque « des troubles de la fonction sexuelle » et « des troubles de la fonction sexuelle chez la femme ».

Dans le langage (y compris à des endroits où on ne pense pas) :

Alpheratz : Le pronom ça, quand tu l’emploies sous forme élidé, « c’ » et que tu dis « c’est drôlement beau hein ! », tu l’accordes au masculin. [Donc] « ça » n’est pas neutre. On dit qu’il est neutre, et effectivement dans sa morphologie il n’a pas de trace de masculin ou de féminin, mais […] c’est la pseudo-neutralité.

luvan : On est habitué·es au fait que le masculin est censé être universel, mais l’universel c’est pas le neutre. Et par exemple on a un peu oublié que le pronom « on » est un dérivé de « homo ». Idem en allemand : « man » (on) est dérivé de « Mann » (homme). Les personnes qui militent pour le neutre en Allemagne luttent contre l’usage universel de « man ».

Ou dans la fiction :

Kalo (au sujet de sa nouvelle « Le temps de Niork« ) : J’étais inspiræ du roman noir/film noir qui sont en générale des genres au masculin, où y’a très peu de personnages féminins à part la femme fatale. J’ai voulu prendre le contre-pied : y’a que des personnages [genrés au] féminin. [Après tout] quand t’as que des personnages masculins t’as aucune explication qu’est donnée.
Par exemple, un de mes films préféré c’est Reservoir Dog : tu vois une nana une fois, c’est celle qui tire sur mister Orange. [Tu] pourrais [presque] penser que c’est un monde imaginaire où les femmes n’existent pas. Et y’a plein de films comme ça.

Les trois aspects sont liés, évidemment. C’est pour cela que j’écris mon article : voir comment le langage et la fiction peuvent s’entremêler avec le réel, le quotidien.

Quoi qu’il en soit, il y a cette norme qui prééxiste, masculine, et notre premier mouvement est de vouloir en sortir. Sauf qu’en sortir, ce n’est pas si simple. Soit que le lectorat a l’habitude de projeter du masculin par défaut (et que par conséquent, en l’absence d’indication, il va s’imaginer un homme).

luvan : J’ai écrit un twine (un récit interactif sur internet, en forme de jeu) au « tu », [ce qui] m’a permis d’expérimenter la neutralité. Et c’est assez rigolo parce que les rares personnes qui l’on lu ont tous et toutes (aucune personne non-binaire ne m’a fait de retour sur ce texte) ont présupposé que  le personnage était un homme.
On peut supposer que c’est sociologique : j’ai 45 ans, j’ai fait lire ça à des personnes de ma génération. Le héro est forcément un héro, surtout s’il y a de l’action. C’est encore très fort dans ma génération (et dans celles d’avant).

Soit que plus globalement il a l’habitude d’imaginer un personnage avec un genre, masculin ou féminin, mais ni neutre, ni indéterminé.

Ketty (au sujet de sa nouvelle « Lozapéridole 50mg ») : Y’a plein de manière de comprendre mal. [Quand] les gens font une critique en mettant que le personnage est une femme, [c’est] à coté de la plaque. Parce que je n’ai jamais décidé si mon personnage était une femme ou un homme.[…] Quand je mets qu’il y a « une petite homme grise qui la suit » là on comprend que c’est un être humain de genre masculin, parce qu’il y a « homme », mais [en ce qui concerne le personnage principal] : y’a rien.J’ai fait attention. Y’a rien.

A bien des égards ces interprétations sont logiques, au sens où elles découlent de tout un conditionnement (opéré par un historique de fictions, d’usages standards de la langue, et de sexisme ordinaire). Mais si j’en parle, c’est qu’interpréter un personnage comme masculin plutôt que féminin ou neutre (ou réciproquement) a des conséquences sur ce que nous allons retenir du texte au final.

luvan : J’ai écrit une pièce de théâtre de commande et j’ai spécifié : « le genre n’est pas important, donc vous castez qui vous voulez pour jouer ces personnages ». C’était quelque chose d’assez politique qui reposait sur des dialogues. Et j’ai halluciné ! C’était à l’époque de [l’affaire] Dominique Strauss-Kahn. Le metteur en scène a totalement sexualisé les deux personnages : l’actrice castée était une femme noire, du coup, il a mis l’acteur blanc en peignoir, et ils ont respecté à la virgule près tous mes dialogues, mais [l’acteur] courait après [l’actrice] genre « j’vais te violer ». […] Alors que rien dans mon texte n’était genré, non seulement le metteur en scène blanc masculin a genré, mais il a sexualisé les personnages.

Évidemment, il est facile de se moquer des gens qui ne se sont jamais posé la question du féminisme et dont les réactions ressemblent parfois à des caricatures. Mais ce qui me semble plus intéressant encore à noter, c’est que nous même ne sommes pas exempts de biais.

Ketty : [J’ai écrit une nouvelle, à] l’époque où j’écrivais sans me poser de questions, [dont le héros était] un mec. Y’avait pas de raison que ce soit autre chose. Y’avait pas de raison non plus que ce soit un mec, mais c’était un mec.
Puis j’ai laissé ce texte, comme je fais souvent. [Et] quand je l’ai repris j’avais quand même avancé dans ma réflexion sur l’effacement systématique des femmes notamment. Et j’me dis « [..] Pourquoi ce serait pas une femme ? » C’était un vieil homme donc bah, ok : une vieille femme.
Et bien un vieil homme et une vieille femme c’est pas totalement équivalent. Ca n’avait a priori aucune importance dans le déroulement de l’histoire et pourtant […] en la passant au féminin c’est plus la même histoire.
C’est dérangeant le moment où on s’en rend compte. Parce que ça nous oblige à nous rendre compte de tout ce qu’on a intégré « « « d’évidences » » » (avec pleins de guillemets autour « d’évidences »), et ce que peut produire un petit pas de côté sur quelque chose qui, je le répète, est un choix arbitraire !
Et même quand on réfléchit dessus, on est vraiment imprégné·es de ça : le petit vieux il était déjà un peu vieux, un peu rabougri, mais comme c’était une femme j’avais envie de rajouter un peu de fragilité parce que quand même ! Ou de décrire […] : j’avais envie de dire si elle était grosse ou pas… enfin des choses qui ne m’importaient absolument pas quand c’était un mec ! Et zut ! Que m’arrive-t-il ?

Ce n’est pas facile de se défaire de ses propres automatismes, et ce n’est pas facile de parler au neutre. Nous éprouvons les mêmes difficultés que celles dont nous faisaient part les traductaires interrogé·es dans l’article de Check magazine cité en introduction :

Kalo : Je pense que tu peux utiliser [le neutre] avec aisance quand tu peux l’utiliser tout le temps. Après peut-être que t’as des gens qui arrivent à jongler entre deux écritures différentes mais moi j’y arrive pas, et c’est une frustration.
Au boulot, je ne peux pas me permettre de faire ce genre de chose. Je suis pas out et j’ai aucune intention de l’être. [Donc] au quotidien, je dois me contraindre à utiliser le français standard. […] J’aimerais bien utiliser avec aisance l’écriture inclusive ou même le neutre quand je suis sur des discords ou ce serait bien vu. Mais je n’y arrive pas, car je n’arrive pas à jongler avec deux français écrit différents.

Des coquilles, dans un textes écrit avec des accords particuliers/neutres/fémininisés, nous l’avons presque toustes dit : nous pouvons en trouver jusqu’à la dernière phase de relecture, au moment du bon à tirer. Et ce malgré le nombre de fois où nous nous sommes relu·es et le nombre de personnes que nous avons mises à contributions pour ces relectures.

L’important, je crois, c’est d’en rire :

Lati (au sujet de sa nouvelle « Les bijoux d’Ima ») : A la fin, cela devient un jeu de débusquer ce qui est genré et ce qui ne l’est pas, c’est amusant (et terrible !) de chercher une tournure de phrase correcte pour que tout fonctionne et soit agréable, mais c’est aussi extrêmement satisfaisant. Enfin, je dis ça à froid, mais à chaud, par moments, c’est à s’arracher les cheveux. Raison aussi pour laquelle le format nouvelle est idéale : ce serait extrêmement difficile de tenir un roman à cette cadence.

Ketty : Écrire en française c’est pas facile. […] J’allais dire « fastidieux » mais en fait pas du tout : c’était beaucoup de choses à faire, mais c’était très drôle de relire et de me rendre compte à la quatrième lecture qu’il en manquait encore plein ! Et de rire de moi-même en me disant « mais purée mais t’es complètement pétrie de ces choses que tu prétends dénoncer ! Que tu prétends regarder autrement mais en fait regarde ! Regarde ! ». 

Entre deux paradigmes

Il faut dire que nous vivons à une époque fascinante : puisque nous prenons conscience (collectivement) du manque grammatical d’un neutre en français, nous répondons à ce manque, et créons/expérimentons/assistons à l’émergence de nouveaux usages.

Alpheratz : Dans la grammaire [du français inclusif] je prétends, sur la base de faits vérifiés, c’est-à-dire sur la base d’exemples que je constate dans les textes, que le français est désormais doté d’un troisième genre (même si les formes de ce troisième genre ne sont pas stabilisées et se font concurrence).
Normalement je soutiens [ma thèse] en novembre 2021, et [elle] s’intitule : « le genre neutre en français ». Cela participera à dater la reconnaissance d’un genre neutre dans l’histoire de la langue française.

Je pense que ce qui surgit aujourd’hui, dans les textes que j’ai collectés, que je collecte, c’est justement un affranchissement avec le bon usage […] déterminé arbitrairement comme étant celui de la partie « la plus saine de la cour » ([c’est à dire] les lettrés, et évidemment : pas les femmes. Parce que les femmes, même à la cour, parlaient mal ce langage-là).
Donc on est en train de s’affranchir de cette vision du bon usage. Et on est en train de se dire, que ce soit recevable ou non par les grammairians : « moi je m’exprime comme j’ai besoin de
m’exprimer ». Mais pas seulement en littérature, c’est ça qui est intéressant, pas seulement dans les créations, également dans des domaines où on ne l’attend pas. Notamment, et là c’est très intéressant : en droit. Aujourd’hui y’a des étudianz en droit qui écrivent au neutre. Et ces étudianz en droit qui écrivent au neutre demain feront les lois, demain seront avocaz, demain écriront le droit de notre société.

Tout ceci nous mets dans une posture étrange, où à la fois on désire voir advenir un nouveau standard qui permettrait d’exprimer le neutre facilement sans que cela heurte l’oreille de quiconque, et où en même temps, puisque justement rien n’est encore fixé, on a une liberté d’expérimentation vraiment incroyable autour du neutre.

luvan : Ce serait chouette qu’à un moment, les « autorités » ne nous considèrent plus selon notre genre, qu’on ne doive plus rien cocher, même pas « autre », rien du tout. Pour moi c’est ça, l’antisexisme. En matière de citoyenneté, il ne faudrait plus qu’il y ait d’homme… ni de femme, ni même de personne entre les deux.
Ça, c’est l’aspect social. Et ensuite, pour la création… C’est vrai qu’il y a quelque chose sur la standardisation. Personnellement, j’adore le flou. J’ai beaucoup de mal avec les règles. Pour moi, ce n’est pas nécessaire de fixer la langue. Ce qui est nécessaire, c’est que les gens s’amusent avec.

Pour le moment, les différentes tentatives de neutre se font concurrence, mais avec le temps, les choses vont probablement se figer dans une direction plutôt qu’une autre. A terme, il est attendu que des « règles » émergent. Mais la « règle », ce n’est pas forcément désirable.

Alpheratz : Moi j’ai évolué par rapport à [la systématisation]. Je suis rentræ bille en tête en science du langage en disant « je vais proposer des nouvelles règles, comme ça ça va être clair pour tout le monde, aussi simple que possible ». Et effectivement la première édition de la Grammaire ça prend cette démarche-là. Mais je me suis assoupliz en lisant Antonio Gramsci qui dit au sujet de l’espéranto « je déteste l’esperanto, parce que finalement l’esperanto c’est la volonté, quelque part, d’effacer les cultures et de proposer une langue universelle pour tout le monde. Or une langue, c’est aussi la preuve qu’une culture a existé. Si demain tout le monde parle esperanto, ben on efface les cultures. Elles ne pourront plus vivre en dehors de notre langue. » Et donc dans cette quête de systématisation qui est la mienne, qui reste la mienne, j’ai intégré quand même l’idée que dans tous les choix y’a une part d’arbitraire. Et que qui dit arbitraire dit totalitarisme. Les règles (on dit plus les règles aujourd’hui, justement, pour éviter le totalitarisme de la prescription mais), les régularités qu’on peut extraire d’un ensemble de textes, d’un ensemble d’usages, y’aura toujours du choix de ma part de privilégier telle ou telle régularité. Et qui suis-je moi, individu, pour imposer au reste du monde les régularités que j’aurais choisies dans mon arbitraire ?

Par rapport à l’émergence d’une règle, donc d’une norme : petite digression sur le normal en opposition au pathologique

Au cours des entretiens pour préparer cet article, nous avons beaucoup parlé de normes, pas seulement celle du langage, mais la norme en générale telle que définie par les institutions sociales et médicales (entre Ketty Steward qui est psychologue et que j’ai invitée pour sa nouvelle sur le thème de la santé, et Zeph et moi qui nous intéressons à l’antivalisdisme et à l’antipsychiatrie, il fallait s’y attendre).

C’est un peu hors-sujet, mais pas tant que cela, si on considère que l’émergence du neutre correspond non seulement à une volonté féministe d’équité homme-femme, mais aussi au besoin des personnes non-binaires de parler d’elles-mêmes (on y viendra dans la suite de l’article), et qu’il est donc important de questionner la manière dont on veut que soit considérée la non-binarité : normale (d’une nouvelle norme nb-friendly) ou expression d’une différence reconnue comme devraient être reconnues les différences.

Bref : J’en parlais déjà dans mon précédent article « Valide » mais on devrait avoir le droit d’exister hors de la norme.

Zeph : Moi ce qui m’emmerde avec toutes les histoires de normalisation c’est que au lieu d’éclater la normalité centrale pour qu’elle se répartisse dans tous les petits vases communicants, et qu’il y ait plus de marginalisation parce qu’y’a plus de normalité, j’ai l’impression que le courant il est plus à créer une nouvelle normalité à chaque fois. Et on progresse mais on laisse tout le temps des gens dehors. Et du coup quand on parle de normalisation moi ça me fait toujours un peu… « oui là tout de suite ce serait bien d’avoir des droits… mais en même temps : à quel prix ? Qu’est-ce qu’on concède ? Qu’est-ce qu’on coupe de nous pour rentrer dans une nouvelle norme ? [Une norme] où on existe, mais qu’est-ce qu’on laisse dehors ? »
Je trouve que c’est très flagrant dans la dépsychiatrisation des personnes homosexuelles et transgenres parce que c’est « oui mais regardez ! Moi j’suis sain d’esprit ! Et du coup je dois pas être classé·e avec les gens fous. » Et du coup ben : youpi on a réussi à faire accepter à peu près les personnes gays, maintenant on arrive à peu près vaguement de loin les personnes trans, mais du coup derrière y’a encore tous les fols dans un coin, et particulièrement les personnes queer folles. Y’a un côté « lâcher les potes » en fait j’trouve.

Pour introduire sa réflexion sur les différences, Ketty Steward a partagé cette micro-fiction :

L’objectif de mes travaux sur les temps subjectifs était de faciliter la prise en compte des uns et des autres au sein du collectif; pas de créer des zones lentes ou rapides exclusives et hermétiques! J’aurais dû l’anticiper. Il est plus que temps de réguler.
[Writever de Ketty Steward, 4 Février 2021]

en disant :

Ketty : Quand on commence à travailler sur les différences qu’il faut admettre et qu’il faut reconnaitre des uns et des autres, très souvent on se perd parce que cette différence devient la chose centrale et la chose importante qui va nous définir et qui du coup va exclure, plutôt que de rester collectif et d’admettre que oui c’est ok de pas être pareil ! C’est juste ok ! Juste ça. Et pas de dire « bon ben d’accord on va reconnaitre que y’a ça, donc tous les ça y sont ensemble, et pis après on va reconnaitre que y’a ci, et tous les ci y sont ensembles et y parlent pas au ça parce que les ça et les ci c’est quand même pas pareil et que maintenant on reconnait les différences ».

Je me souviens de mon premier jour de stage de master 2  psycho, la première dame que j’ai vue [à qui j’explique] que je suis stagiaire psychologue, [m’a] dit « vous êtes venue voir des déchets ! ». Et là tu restes et tu dis « Bah non si je pensais que vous êtes des déchets je viendrais pas ». Mais oui mais elle m’a dit ça, et ça fait deux ans là. J’ai ça en tête. Et c’est quelque chose qu’on leur balance ! Et c’est quelque chose qu’ils vivent comme tel, et je n’ai aucun moyen de leur dire qu’ils se trompent parce qu’ils ont raison ! C’est comme ça que ça marche.

Moi je travaille avec des vieux fous. Donc déjà ils sont vieux, ils sont fous. On a le petit monsieur qui est homosexuel, vieux et fou, ‘fin j’veux dire : moi je veux bien lui dire qu’il a sa place dans la société, mais c’est pas le discours qu’il entend habituellement. […]

Je rêve d’un monde où effectivement on peut avoir toutes ces caractéristiques-là, et encore pleins d’autres, être reconnu comme ayant ces caractéristiques-là et ayant le droit d’exister, mais AVEC les autres. Pas enfermé quelque part quoi.

Ce qui est désolant c’est qu’on « veuille bien travailler à élargir la norme mais pas à dire qu’on a le droit d’en sortir » (dixit Ketty)

Voilà, il me semblait important d’inclure aussi ce morceau de réflexion.

Au collège, je me souviens avoir eu entre les mains une édition en ancien français du Chevalier de la Charrette, dont voici la première phrase :

Puis que ma dame de Chanpaigne
Vialt que romans à feire anpraigne,
Je l’anprendrai moult volentiers,
Come cil qui est suens antiers
quanqu’il peut el monde feire,
Sanz rien de losange avant treire.
[Version ancien français]

Puisque ma dame de Champagne désire que entreprenne un roman, je le ferais de bon cœur en homme qui lui est entièrement dévoué en tout ce qu’il peut faire en ce monde et cela sans recourir à la moindre flatterie.
[Version traduite en français moderne]

Et je me demande si les gens du futur auront la même impression d’étrangeté à la vue de nos multiples neutres que moi à celle de « puisque » écrit en deux mots (« puis que »), ou « faire » avec un e (« feire ») ou « sans » avec un z (« sanz »). Il y a l’évolution globale de la langue, bien sûr qui fait que même en terme phonétique, nous ne parlons plus aujourd’hui le même français que Chrétien de Troie, mais l’on ma aussi dit (ma prof de français de 5e) qu’à l’époque l’orthographe n’était pas fixée. Chacun écrivait les mots à sa manière et c’est le temps (effet combiné de l’usage et de volontés politiques d’uniformisation) qui a sacralisé un agencement de lettre plutôt qu’un autre.

Il était possible d’écrire « comme » avec un ou deux m sans que ni l’une ni l’autre des deux options ne paraisse comme une faute, de même qu’il nous est actuellement possible de piocher selon notre convenance dans les listes de pronoms neutres (al, æl, ælle, el, iel, ielle, ille, ul, ol, yel) et de type d’accords (alterné, avec points médians/ponctuation intercalaire comme auteur·ice ou auteur/ice, compacté comme auteurice, neutre comme autaire ou autriste etc). Il m’apparait peu probable qu’autant d’options survivent au temps qui passe. Si le neutre se démocratise, un usage (ou deux, mais pas cinquante) va prendre l’ascendant sur les autres, et les générations futures n’auront plus besoin d’explorer les autres options puisqu’ol n’y aura plus de « besoin d’un neutre » à combler.

Ce qu’on ne sait pas, en revanche, c’est quelle forme va l’emporter (avec quelles exceptions). Ni même (surtout) quelles retombées concrètes on peut attendre des expérimentations en cours autour du neutre :

Alpheratz : Al faut bien voir que des sociétés violentes à l’égard des femmes n’ont pas de genre dans leur langue. Le langage influence la société, la réalité. [Mais] la réalité existe indépendamment du langage. C’est pas moi qui dit ça, c’est John Searle dans « La construction de la réalité sociale ». De nombreux facteurs participent à la construction de la réalité, pas seulement la langue. Et on en a un exemple frappant dans ces sociétés (iraniennes, indiennes de la région de Bengale) où le patriarcat est extrêmement fort et puissant, mais où les langues (persan, bengali) finalement n’ont pas de genre grammatical.
Donc on peut pas mettre uniquement sur le dos du genre grammatical tous les problèmes sociaux.

Notre impression générale, c’est peut-être Ketty Steward qui la résume le mieux :

Ketty : Moi je pense que le langage change le monde. Mais pas de manière instantanée.

Dans sa nouvelle de science-fiction (se déroulant dans un futur relativement proche) le langage a été entièrement féminisé, mais cela ne signifie pas que le sexisme a disparu :

L’utilisation de la française, à l’écrite d’abord, puis à l’orale, avait représentée une espoir pour la plupart des femmes. Elles s’agissait, pensaient-elles, de la signe d’une prise en compte tardive des revendications pour l’égalité des genres.
La langage, pour commencer, puis la pensée, les mentalités et, enfin, les actes.
Seulement, malgré les règles de parité scrupuleusement suivies par secteurs économiques, les postes dites de pouvoir restaient l’apanage des hommes.
[…] Parler la française et accorder les adjectives à la féminine n’empêchait pas de continuer à penser à la masculinité comme supérieur, ni de voir l’homme comme l’humaine par défaut.
[Lozapéridole 50mm comprimée pelliculée, Ketty Steward dans « Demain la santé »]

Elle explique :

Ketty : En fait ce que je fais (c’est un peu cynique d’ailleurs) dans ce passage, c’est vraiment de dire que une initiative comme [la française] qui peut paraitre libératrice, peut aussi bien être récupérée que tout. On peut décider « très bien nous allons féminiser la langue, et en échange vous vous la fermez ». Ce qui se passe quand même avec à peu près toutes les luttes : quand elles deviennent trop importantes, hop, on les récupère, on en fait un marché, on en fait un truc capitaliste, patriarcal, et pis comme ça on neutralise. [C’est] une des réactions possibles oui, parce que le système a pas envie d’être modifié, qu’il a envie de se maintenir (quand tu vois que Black Lives Matter au bout de deux mois c’est juste des jolis logos sur des T-shirts…)
Est-ce que pour autant il faut se taire ? Non.

En sommes, nous ne pouvons pas savoir quels conséquences auront nos expérimentations. Nous pouvons seulement documenter l’évolution (c’est là le travail descriptif des linguistes comme Alpheratz) et en attendant, en tant que créataires : se réjouir de la liberté créatrice qui nous est offerte.

luvan (au sujet de son roman « Agrapha ») : A cette époque [une langue s’inventait] : il y avait des langues ultra-locales, qui servaient à de petites communautés. Dans le village d’à côté, ils ne disaient peut-être pas du tout les choses de la même façon.
Je trouve absurde l’argument [de la standardisation] : « oui, mais il faut uniformiser, standardiser ! ». Dans un sens c’est pratique, dans un autre sens, c’est dommage. Parce que cet argument est donné contre l’évolution du langage.

J’adore qu’il y ait des innovations dans le langage poétique. J’aimerais [que ces innovations] arrivent dans un endroit administratif. Après, comme tu dis, Alpheratz, on ne serait pas forcément tiré·es d’affaire.
Par contre, c’est hyper intéressant de faire des propositions et de voir les résistances.

Cela peut paraitre vain, de jouer avec la langue, mais ça ne l’est pas tant que cela : D’une part parce que cela fait évoluer la langue elle-même :

Alpheratz : C’est très intéressant parce que, quelque part, bah je teste, j’expérimente chaque jour à chaque instant ce qu’al est possible de faire dans la réalité, dans notre temps, dans notre réalité temporelle : le présent.
Et chaque jour je repousse les limites de ce qu’al est possible de faire. Je, et d’autres ! Je, parce que j’expérimente cela personnellement mais vous aussi, et plein d’autres personnes.
[Quand] la grammaire a été publiée voici trois ans, al me manquait plein d’exemples de neutre. [Et] trois ans plus tard, [j’en] ai beaucoup plus !

Et d’autre part (bien qu’encore une fois, il soit plus difficile de s’avancer) parce que les évolutions-même de la langue nous font évoluer nous / nous influencent (au moins un peu, au moins dans notre façon de produire de la fiction à notre tour) :

Ketty (en parlant de la française) : Et j’ai fait une expérience d’ailleurs à partir de cette langue […] J’ai fait un atelier d’écriture qui était construit comme une « expérimentation scientifique » sur « les effets de la française sur nos façons de nous exprimer et de raconter de la science-fiction ». Donc j’ai fait cet atelier avec deux groupes : un groupe témoin qui travaillait sur la couleur rouge (et devait chercher le plus de vocabulaire en lien avec la couleur rouge pour préparer l’atelier d’écriture), et un groupe d’expérience qui travaillait sur la française (et devait faire de la traduction en française). […]Et après ça, tout le monde était réuni, on lisait des vieux textes, des vieux débuts de nouvelles de SF bien macho avec des guerriers qui allaient coloniser des planètes, et la consigne c’était « soit vous utilisez ce que vous avez fait jusqu’à maintenant soit vous laissez de côté, vous êtes libres, mais l’idée c’est d’écrire la suite de ces textes là » (tirés au sort). Eh bien figure toi, que les textes écris par les gens qui ont travaillé sur la française étaient beaucoup plus intéressants !
Ils ont rajoutés des personnages féminins, parce qu’y’